L’accordéon de Félicien

 

C’est un de ces après-midis d’été où la chaleur écrasante du soleil rend tout le monde un peu paresseux. Sur la place du village, Félicien, le cordonnier, installe son vieux tabouret, son accordéon en bandoulière. Tout le monde connaît Félicien et son air jovial, mais surtout, son instrument emblématique. Bien que cabossé et aussi ancien que lui, il produit des mélodies capables de faire danser même les pierres.

Aujourd’hui, Félicien se sent particulièrement joyeux, et cela se voit.

— Mes amis ! s’écrie-t-il en levant son accordéon comme un trophée. Préparez-vous, je vais vous jouer une valse qui va réveiller les cigales ! 

Les habitants, éparpillés sous l’ombre des arbres ou accoudés au bar, le regardent avec amusement.

— Fais attention, Félicien ! À ton âge, c’est toi qu’on va réveiller ! lance Marius, le cafetier, un sourire narquois aux lèvres.

Félicien, imperturbable, se met à jouer. Ses doigts dansent sur les touches avec une agilité surprenante pour son âge avancé. La musique s’élève, joyeuse et entraînante. Peu à peu, les enfants commencent à danser, entraînant leurs parents dans une farandole.

Cependant, ce que personne ne sait, c’est que Félicien a un plan en tête. Depuis des mois, il s’entraîne en secret pour un morceau bien particulier. Et aujourd’hui, c’est le grand jour. Alors que tout le monde s’attend à une énième valse ou polka, Félicien change brusquement de rythme.

Un silence s’abat sur la place. Les regards se tournent vers lui, intrigués.

— Mais qu’est-ce que tu nous joues là, Félicien ? demande Honorine, perplexe en s’approchant.

Félicien continue de jouer, concentré, et la mélodie devient étrangement moderne. Une sorte de jazz s’échappe de l’accordéon, détonnant dans l’air chaud du midi. Marius, bouche bée, s’avance vers lui.

— Attends… Mais c’est quoi ça ? 

Sans s’arrêter de jouer, Félicien répond avec un sourire espiègle :

— Mes amis, voilà le morceau que mon petit-fils m’a appris ! Il dit que c’est du swing ! 

Les villageois restent un instant interdits, mais peu à peu, un éclat de rire collectif monte de la place.

— Du swing ? Toi ?! s’esclaffe Marius. Mais t’es fou !

Félicien, cependant, est fier comme un coq. Les enfants reprennent leur danse, mais cette fois-ci en sautillant dans tous les sens, comme des fous. Même les plus âgés se mettent à tapoter du pied.

Alors que la musique s’épanouit, un incident se produit : l’accordéon, fidèle compagnon de Félicien, se met soudain à couiner, puis… à exploser. Littéralement ! Un bouton saute, suivi de plusieurs autres, et en un instant, tout l’accordéon s’écroule en morceaux sous les yeux ébahis des villageois.

Un silence incrédule s’installe. Félicien regarde son instrument défaillant, les mains en l’air, comme s’il vient de perdre un vieux camarade.

— Eh bien, soupire-t-il, c’est ça, le swing. Il m’a tué mon accordéon. 

La place éclate de rire. Marius, plié en deux, s’approche et tape sur l’épaule de Félicien.

— Tu vois, vieux, il faut laisser le jazz aux jeunes ! 

Félicien, un brin vexé mais riant lui aussi, répond :

—Ouais, peut-être… Mais au moins, j’aurai fait danser mon accordéon une dernière fois ! 

Et c’est ainsi que le vieux Félicien devient la légende du village. Pas pour ses valses ou ses polkas, mais pour avoir osé, l’espace d’un après-midi, faire swinguer les cigales… et exploser son accordéon.

Image => Schlumpf98

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