Notre prison est un royaume – Gilbert Cesbron

L’auteur

Gilbert Cesbron (1913–1979) est un écrivain français connu pour ses romans engagés, souvent centrés sur les grandes questions morales et sociales de son temps. Son œuvre se distingue par une profonde humanité et une attention constante aux plus fragiles : enfants en difficulté, malades, marginaux, prêtres en crise ou victimes de l’injustice sociale.

Il devient célèbre avec Chiens perdus sans collier (1954), roman poignant sur les enfants abandonnés, qui préfigure déjà Notre prison est un royaume. Cesbron n’écrit pas pour juger, mais pour comprendre, pour éveiller les consciences, pour donner une voix à ceux qu’on n’écoute pas.

À travers une écriture simple, accessible et empreinte de compassion, il s’adresse à un large public et incarne une littérature profondément ancrée dans la réalité sociale d’après-guerre.

Descriptif de l’œuvre

Dans Notre prison est un royaume, Gilbert Cesbron nous entraîne au cœur d’un univers peu exploré dans la littérature de l’époque : celui des prisons pour mineurs. Fidèle à son engagement humaniste, l’auteur donne la parole aux oubliés, aux marginalisés, à ceux qu’on juge trop vite.

Ce roman fait partie de l’œuvre sociale et morale de Cesbron, aux côtés de ses autres titres engagés comme Chiens perdus sans collier ou Il est plus tard que tu ne penses. Il y mêle documentation rigoureuse, regard lucide et espoir profond en l’homme.

Résumé

Le roman se déroule dans une maison de correction pour jeunes délinquants. L’histoire est centrée sur l’un d’eux, Jean, adolescent sensible et intelligent, enfermé pour un délit mineur mais rapidement confronté à la brutalité du système carcéral.

Au fil des pages, le lecteur découvre un microcosme dur, violent, mais traversé de lueurs d’humanité : un éducateur qui croit encore à la rédemption, un prêtre qui tente de maintenir un lien spirituel, et des adolescents à la dérive, souvent plus victimes que coupables.

Le titre prend tout son sens : cette prison, aussi rigide et fermée soit-elle, devient parfois un « royaume » pour ces jeunes — un espace où se joue leur avenir, leur possible reconstruction, ou leur chute définitive.

Mon avis

Avec une plume sobre mais chargée d’émotion, Gilbert Cesbron livre ici un roman profondément touchant et d’une actualité troublante. Son regard sur la jeunesse en difficulté n’est jamais moralisateur. Il interroge, dérange, mais toujours dans l’espoir de faire émerger une société plus juste, plus compréhensive.

Extrait

« C’est une grande maison grise, close de murs, avec un portail de fer que personne ne franchit sans y laisser un peu de sa lumière. Les garçons y arrivent dans le silence, après le bruit des tribunaux. Certains pleurent encore, d’autres bombent le torse comme s’ils entraient dans une caserne. Mais au fond, ils ont tous peur. Ils ont quinze ans, seize parfois, et déjà la justice les a jugés, la société les a marqués. Le directeur les observe sans un mot. Il sait que la moitié d’entre eux ne reviendra jamais sur le droit chemin. Il le sait, mais il lutte. Il s’acharne.

Au réfectoire, les voix résonnent, mais on n’entend que l’absence. L’absence de familles, de tendresse, de confiance. Dans chaque assiette, il manque un peu d’amour. Certains éducateurs haussent les épaules : ‘On ne redresse pas un arbre tordu.’
D’autres s’obstinent, parlent doucement, regardent les garçons dans les yeux. Et parfois, un sourire s’ébauche, une main se tend, un mur intérieur se fissure.

Ce n’est pas une prison. C’est pire. C’est une attente. Une attente immense, vide et lourde, où chacun espère que quelqu’un viendra, un jour, leur dire qu’ils valent encore quelque chose. Et dans ce royaume sans trône, sans roi et sans avenir, certains retrouvent une dignité. Une force. Une foi en l’homme. Ce n’est pas un miracle. C’est un combat. Le combat le plus difficile qui soit : réapprendre à vivre quand on vous a enfermé dans l’idée que vous ne serviez plus à rien. »

Gilbert Cesbron en 1947

 

 

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